Projet (suite)

Écrire sur soi, malgré tout

Il reste une difficulté plus embarrassante, parce qu’elle concerne moins l’organisation des idées que la légitimité même du geste qui consiste à les publier. En beaucoup de situations, écrire sur soi, faire de son propre parcours le principe de classement d’un ensemble de textes, de souvenirs, d’images, de goûts ou d’opinions, peut être tenu pour la manifestation assez peu glorieuse d’un narcissisme banal. Je n’ai aucune raison de prétendre y échapper. Mais le désir de laisser des traces relève aussi d'une forme estimable du conatus, du désir de vivre et de persister, et constitue à tout prendre une expression peut-être plus morale et certainement moins brutale de celui-ci que la recherche du pouvoir, de la richesse ou de la domination. L'obscur Robert Shields, dont une substantielle partie de la vie a consisté à consigner le nombre et l'aspect de ses étrons, entre mille autres détails descriptifs de son existence ordinaire, a probablement créé moins de tort à l’humanité que Tamerlan ou Pizarro ; et je n’ai jamais été particulièrement gêné, chez les auteurs qui m’intéressent, par l’indiscutable présence de leur personne dans leur œuvre, lorsque j’y percevais davantage de pertinence ou de simple sincérité que d’orgueil et qu’elle me conduisait, malgré eux ou avec eux, vers une fraction de vérité partageable.

Le problème n’est donc pas de faire disparaître le je, ce qui serait d’ailleurs une manière artificielle voire contradictoire de procéder, mais de savoir si quelque chose peut, à partir de lui, dépasser sa contingence. Sur ce point, le passage que Kundera consacre à la graphomanie dans Le livre du rire et de l’oubli m’a toujours paru d’une cruauté remarquable, et d’autant plus juste qu’il formule très précisément le soupçon auquel une page comme celle-ci s’expose :

Il paraît que vous voulez écrire un livre ? Ce sera un livre sur quoi ?
— C’est très simple, répondit Bibi. Un roman. Sur le monde tel que je le vois.
— Un roman ? interrogea Banaka d’une voix qui trahissait la désapprobation.
Bibi rectifia évasivement : « Ce ne serait pas nécessairement un roman.
— Pensez seulement à ce que c’est qu’un roman, dit Banaka. À cette multitude de personnages différents. Voulez-vous nous faire croire que vous connaissez tout d’eux ? Que vous savez à quoi ils ressemblent, ce qu’ils pensent, comment ils s’habillent, de quelle famille ils viennent ? Avouez que ça ne vous intéresse pas du tout !
— C’est exact, reconnut Bibi, ça ne m’intéresse pas.
— Vous savez, dit Banaka, le roman est le fruit d’une illusion humaine. L’illusion de pouvoir comprendre autrui. Mais que savons-nous les uns des autres ?
— Rien, dit Bibi.
— C’est vrai, dit Joujou.
Le professeur de philosophie hochait la tête en signe d’approbation.
« Tout ce qu’on peut faire, dit Banaka, c’est présenter un rapport sur soi-même. Un rapport chacun sur soi. Tout le reste n’est qu’abus de pouvoir. Tout le reste est mensonge. »
Bibi approuvait avec enthousiasme : « C’est vrai ! C’est tout à fait vrai ! Moi non plus je ne veux pas écrire un roman ! Je me suis mal exprimée. Je voulais faire exactement ce que vous avez dit, écrire sur moi. Présenter un rapport sur ma vie. En même temps, je ne veux pas cacher que ma vie est tout à fait banale, ordinaire, et que je n’ai rien vécu d’original. »
Banaka souriait : « Ça n’a aucune importance ! Moi non plus, vu de l’extérieur, je n’ai rien vécu d’original.
— Oui, s’écria Bibi, c’est bien dit ! Vu de l’extérieur je n’ai rien vécu. Vu de l’extérieur ! Mais j’ai le sentiment que mon expérience intérieure vaut la peine d’être écrite et pourrait intéresser tout le monde. »
Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli

Et, plus loin, Kundera pousse la charge jusqu’à définir les conditions sociales de cette prolifération :

La graphomanie (manie d’écrire des livres) prend fatalement les proportions d’une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales :
1) un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile ;
2) un haut degré d’atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d’isolement général des individus ;
3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation.
Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli

Houellebecq, qui connaît l'oeuvre de Kundera et le risque de dérive graphomaniaque pour en avoir parlé ailleurs, a me semble-t-il repris à sa manière ce même soupçon : celui selon lequel l’accumulation de détails sur autrui peut n’être qu’un artifice, tandis qu’un « récit de vie », assumant son caractère situé, pourrait constituer une forme plus honnête de témoignage.

Toute cette accumulation de détails réalistes, censés camper des personnages nettement différenciés, m'est toujours apparue, je m'excuse de le dire, comme pure foutaise. Daniel qui est l'ami d'Hervé, mais qui éprouve certaines réticences à l'égard de Gérard. Le fantasme de Paul qui s'incarne en Virginie, le voyage à Venise de ma cousine... on y passerait des heures. Autant observer les homards qui se marchent dessus dans un bocal.
Michel Houellebecq, incipit d'Extension du domaine de la lutte.
Ce motif devient même central dans La possibilité d’une île, où le récit individuel survit à la chair et fonctionne comme une sorte de transmission minimale entre générations d’êtres successifs. Cette idée m’intéresse évidemment ici : si l’on écarte l’hypothèse métaphysique d’un accès direct à l’intériorité d’autrui, si on laisse de côté la triste hypothèse d'une simple éternité de chair obtenue par clonage, l’esprit ne laisse rien derrière lui sans traces formelles, et celles-ci valent moins par leur quantité que par la précision avec laquelle elles permettent une forme de recomposition.

De la forme à la question existentielle

La difficulté consiste dès lors moins à produire des signes — nous vivons au contraire dans leur surabondance — qu'à de découvrir une forme suffisamment dense pour que quelques-uns d’entre eux continuent à faire sens. J’ai longtemps été fasciné par l’idée qu’une forme nouvelle, spécifiquement adaptée à l’ère de l’information, puisse faire mieux que la monographie continue : hypertexte, wiki, réseau de renvois, combinaison de fragments, articulation d’un texte et de ses propres commentaires, hiérarchisation évolutive des idées, puis plus probablement intervention d’une intelligence artificielle capable de rapprocher des éléments éloignés et d’extraire d’une masse documentaire une structure que son auteur lui-même n’avait qu’imparfaitement aperçue.

Depuis ma conceptualisation assez précoce de ce que j’appelais le point-là, vers l’âge de seize ans, je me suis ainsi bercé de l’espoir — ou de l’illusion — qu’un nombre limité de notions correctement choisies, définies et reliées (comme celle-là même du point-là justement) puissent constituer une sorte de formule condensée de compréhension, un « mot de passe » intellectuel permettant à un lecteur suffisamment patient de reconstruire beaucoup plus que ce qui est explicitement écrit (j'utilise aussi intérieurement, pour caractériser cette notion, les importants mots de "Sésame" ou "Abracadabra"). Le lecteur idéal serait alors moins celui qui parcourrait tout que celui qui saurait reconnaître les liens, rechercher les définitions, prolonger les ramifications et comprendre pourquoi certains mots se trouvent ensemble. Il m’arrive encore d’imaginer, avec un orgueil que je ne cherche pas spécialement à excuser, un lecteur à la nature et temporalité indéterminée, parcourant cette constellation et se disant à peu près : « Waouh! » La phrase est évidemment excessive ; mais l’ambition qu’elle caricature ne me paraît pas entièrement absurde.

Ce site participe de cette tentative. Il ne prétend ni restituer exhaustivement une vie, ni produire une synthèse définitive de ce que j’ai pensé ; il cherche plutôt à sélectionner, organiser et relier des traces suffisamment précises pour qu’un lecteur puisse, s’il le souhaite, reconstruire quelque chose de leur cohérence. Les pages de Portrait, de Centres d’intérêt, de Positions, de Références ou de Machines ne sont ainsi que des points d’entrée différents dans le même ensemble. À défaut d’immortalité, il reste au moins la possibilité de laisser une forme singulière ; et peut-être, pour un lecteur futur — humain ou non — assez de matière pour en faire quelque chose.

[Page créée en août 2026 à partir de textes antérieurs du site]